Nous aussi, nous avons des saisons

Et si les saisons ne changeaient pas seulement le paysage ?
La lumière, la température et la durée des jours participent aussi aux rythmes de notre organisme.
Avec elles peuvent varier notre sommeil, notre disponibilité, notre sensibilité et parfois notre humeur.
Non parce que l’automne nous rendrait nécessairement mélancoliques ou le printemps joyeux, mais parce que nous sommes des êtres biologiques avant d’être des êtres abstraits.
Nous parlons volontiers des saisons comme d’un phénomène extérieur.
Les feuilles tombent. Les jours raccourcissent. Le froid arrive.
Puis la lumière revient, la végétation redémarre et les journées s’allongent.
Pendant ce temps, nous continuons généralement à organiser notre existence comme si rien n’avait changé.
Même heure de réveil. Même rythme professionnel. Même exigence de disponibilité. Même attente de performance.
Comme si janvier devait pouvoir être vécu exactement comme juin.
Pourtant, notre organisme n’est pas complètement indifférent à ce qui se passe autour de lui.
La lumière reçue par la rétine ne sert pas uniquement à voir. Elle fournit également au cerveau des informations utilisées pour synchroniser notre horloge circadienne, laquelle participe notamment à l'organisation du sommeil, de l’éveil et de nombreux rythmes physiologiques.
La recherche d'aujourd'hui étudie également les relations entre exposition lumineuse, rythmes circadiens et humeur.
Notre corps habite donc lui aussi le temps.
Le corps ne connaît pas seulement les heures
Nous connaissons relativement bien l’idée du rythme circadien : notre organisme organise de nombreuses fonctions selon un cycle proche de vingt-quatre heures.
Mais notre environnement possède également des rythmes beaucoup plus longs.
Au fil de l’année varient la durée d’exposition à la lumière naturelle, la température, nos comportements, notre alimentation, notre activité physique, nos contacts sociaux et l’exposition à différents agents infectieux.
Certaines observations biologiques montrent ainsi une saisonnalité mesurable.
Une étude a notamment observé "des variations saisonnières de l’expression de nombreux gènes dans les cellules sanguines et le tissu adipeux, ainsi que des différences saisonnières dans la composition de certaines cellules immunitaires. Dans plusieurs cohortes européennes, certains marqueurs inflammatoires étaient davantage associés à la période hivernale."
Cela ne signifie évidemment pas que notre organisme devient un autre organisme tous les trois mois.
Cela signifie quelque chose de plus subtil :
"Notre équilibre biologique se construit dans une relation permanente avec son environnement."
Nous sommes relativement stables, mais jamais complètement immobiles.
L'hiver n'est peut-être pas un été raté
Voilà peut-être l’une des difficultés du moment.
Nous avons appris à prolonger artificiellement certaines conditions:
La lumière accompagne désormais nos soirées. Le chauffage efface une partie du froid. La climatisation atténue la chaleur. Les écrans prolongent l’activité bien après le coucher du soleil.
Tout cela apporte évidemment un confort considérable.
Mais notre physiologie continue malgré tout à recevoir les informations de son environnement.
Face au froid ou à la chaleur, par exemple, l’organisme modifie automatiquement certains mécanismes de thermorégulation : circulation sanguine cutanée, transpiration, frissons et comportements participent au maintien de notre température interne.
Et si notre vision du monde avait elle aussi un climat ?
Nous imaginons facilement que notre regard sur l’existence provient uniquement de nos pensées.
Pourtant, nous pensons toujours depuis un corps.
Un monde perçu après une nuit réparatrice n’est pas nécessairement le même que celui vécu après plusieurs nuits difficiles.
Un événement rencontré dans un état de disponibilité corporelle ne prend pas forcément la même coloration que lorsqu'il est rencontré dans la fatigue, l’inconfort ou la tension.
Cela ne signifie pas que notre perception serait fausse.
Cela signifie qu’elle est située.
Notre vision du monde possède elle aussi des conditions d’apparition.
La phénoménologie nous invite précisément à revenir vers cette expérience telle qu’elle apparaît, avant de chercher immédiatement à l’expliquer.
Afin d'observer.
Mon rapport au sommeil. Mon envie de mouvement. Ma sensibilité aux autres. Ma disponibilité mentale. Mon besoin de solitude ou de relation. La manière dont mon corps rencontre la lumière, le froid ou la pluie.
Non pour rechercher une causalité à tout prix.
Mais pour reconnaître que notre manière d'être au monde possède elle aussi une temporalité.
Habiter plutôt que combattre les saisons
Être équilibré ne signifie pas nécessairement être identique toute l’année.
Un arbre équilibré n’est pas un arbre dont l’apparence reste inchangée de janvier à août.
Le vivant ne signifie pas l'immuable.
Notre organisme s’adapte continuellement à son environnement.
Et notre expérience accompagne, interprète, amplifie parfois ces sensations.
Il pourrait alors exister une autre manière de traverser l'année.
Non plus demander constamment au corps :
"Pourquoi ne fonctionnes-tu pas comme hier ?"
Mais parfois :
"De quoi cette période de l'année est-elle faite pour moi ?"
Car le propos n'est pas de remplacer une norme sociale par une nouvelle norme saisonnière.
Il est de retrouver une possibilité d'observation.
Notre corps n'est peut-être pas hors saison
Nous cherchons souvent à maintenir une même intensité d’existence malgré les changements du monde.
Mais peut-être existe-t-il une autre possibilité :
reconnaître les fluctuations sans immédiatement vouloir les corriger.
Le jour s'allonge puis raccourcit.
La température monte puis descend.
L'environnement change.
Notre organisme s'y ajuste.
Et au milieu de ces transformations existe notre expérience : notre sensibilité, notre humeur, notre disponibilité, notre manière momentanée de regarder le monde.
Les saisons ne dictent pas ce que nous sommes.
Mais elles peuvent faire partie des conditions dans lesquelles nous faisons l’expérience d’être.
Et peut-être que les écouter ne consiste pas à revenir à une quelconque loi de la nature.
Simplement à se souvenir que nous sommes nous aussi du vivant.

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